Makbeth réinventé par Louis Arene

Makbeth © Nathalie Descombes

Exsudant de sang, de sueur et de larmes, Makbeth réinvente la tragédie élisabéthaine avec une saisissante modernité. Entretien avec Louis Arene, metteur en scène et comédien du Munstrum Théâtre. 

Tel Ionesco et son Macbett, vous jouez avec la graphie du titre de la pièce. Est-ce pour annoncer formellement la réécriture ? 
Tout à fait ! Remplacer le c par un k marque d’emblée ce pas de côté par rapport à l’oeuvre originale et lui apporte quelque chose d’anguleux, d’incisif qui me plaît. C’est aussi un clin d’oeil à Kafka, l’une de nos grandes sources d’inspiration. 

Shakespeare cultive l’art de faire surgir le comique du tragique. Comment avez-vous abordé la dimension esthétique de la pièce ? 
Ce qui nous parle, c’est la capacité du baroque à faire le grand écart entre rire, effroi et métaphysique. Macbeth fait presque figure d’exception, l’humour étant quasiment absent. Nous en avons instillé davantage dans l’interprétation de certains personnages et en ajoutant des scènes extérieures au répertoire shakespearien. Nous assumons la noirceur tout en ménageant une part de rire, instaurant une forme de distance. 

Makbeth – Louis Arene


Le masque est incontournable dans votre travail. Qu’offre-t-il de plus qu’un visage nu ? 
C’est l’objet théâtral par excellence ! Il permet la transformation, l’hybridité au-delà de l’humanité et son aspect figé rappelle notre finitude. Cet accessoire charrie aussi une forte symbolique. Certaines civilisations lui confèrent une dimension sacrée, voire s’en servent comme médium pour communiquer avec les dieux. Son côté spirituel ouvre la voie vers la réflexion métaphysique, ce qui se prête parfaitement aux thèmes de la pièce. 

L’attribution des rôles n’est pas du tout genrée. Vous confiez même celui de Lady Makbeth à votre comparse Lionel Lingelser… 
C’est l’une des forces du masque : on peut être qui l’on souhaite ! Mais j’y vois aussi une manière de court-circuiter la dialectique du texte originel. Dans le théâtre classique, les rôles féminins sont peu nombreux et entretiennent la dichotomie biblique entre l’homme foncièrement bon et la femme tentatrice, voire corruptrice. Initialement, les Trois Sorcières et Lady Macbeth sont tenues pour responsables du cycle de violence. Dans notre version, le trio n’est pas incarné par des comédiens mais matérialisé par d’autres procédés, suggérant que le Mal n’émane pas d’une force extérieure et que chacun porte sa part d’ombre en lui.
 


Au-delà du travail sur le texte, vous développez un langage esthétique radical… 
Le son, la lumière, les décors sont les facettes d’un même objet scénique ; l’aspect plastique est donc au centre de notre réflexion. Notre théâtre étant sensitif, il se prête tout à fait au “goût de l’horreur” élisabéthain. L’hémoglobine coule à flots, mais à l’instar du masque, le sang n’est qu’artifice. Les comédiens sont aussi parfois recouverts d’une étrange substance grisâtre et visqueuse… Ces fluides, organiques et imprévisibles, tissent une poésie de la corporalité. Mais se confronter à l’horreur est aussi un geste politique. À défaut de pouvoir y échapper, nous refusons de nous laisser envahir par la folie de notre époque. 


Au Cèdre (Chenôve) du 25 au 27 mars, à La Comédie de Reims mercredi 2 et jeudi 3 avril et à La Filature (Mulhouse) jeudi 22 et vendredi 23 mai 

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